L’écrivain : sa vie versus son œuvre

La table ronde introductive du 6 octobre 2015 a permis d’avancer et de mieux comprendre le débat Proust-Sainte-Beuve. Alors qu’Antoine Compagnon et François Comba intervenaient lors de cette table ronde, de nombreux arguments ont été avancés en faveur de la thèse beuvienne.

« L’âge de la recherche
patiente et passionnée »

Antoine Compagnon annonce au début de la table ronde : « On est tous un peu beuvien. Un texte n’est pas anonyme. » Il ajoute : « « Dès qu’on a un peu d’attention à la couverture du livre, au nom de l’auteur, on est beuvien. » L’auteur semble alors proche de l’œuvre et, avec Sainte-Beuve, paraît pouvoir éclairer l’œuvre et surtout l’étude de la création littéraire. François Comba approuve : « Proust écrase Sainte-Beuve mais Sainte-Beuve résiste. En prenant une méthode de lecture, il dit quelque chose de révolutionnaire : la lecture sort de l’âge, de la délectation pour rentrer dans un âge autre de la recherche patiente et passionnée. » Antoine Compagnon renchérit en disant qu’à une première lecture, on n’est pas trop beuvien : c’est à la seconde lecture qu’on a envie « d’en savoir plus. »

« La justification de la méthode
beuvienne c’est on ne sait jamais »

Selon François Comba, Sainte-Beuve a tout simplement fondé la critique en France. Qu’est-ce qui justifierait alors une méthode qui analyse les habitudes, le quotidien, les relations, la richesse et la religion d’un auteur, pour expliquer ce qu’il écrit ? La réponse de François Comba est incontestable : « La justification de la méthode beuvienne est : on ne sait jamais. » Toutes les méthodes sont bonnes pour éclairer un texte et peut-être que la biographie de l’œuvre peut permettre un lecteur de mieux comprendre ce qu’il lit. L’exemple de François Comba détonne : La Maison de rendez-vous d’Alain Robbe-Grillet paraît en 1965 ; on y lit une phrase somptueuse : « La chair des femmes a toujours occupé, sans doute, une grande place dans mes rêves ». Bien plus tard, en 2004, sa femme, Catherine Robbe-Grillet publie Jeune mariée, son journal, avec le total accord d’Alain Robbe-Grillet ; on y apprend qu’il était impuissant. Et soudain, la phrase de l’incipit de La Maison de rendez-vous prend une nouvelle dimension. L’œuvre qui était passée dans les années 1950 pour « la plus impersonnelle qui soit » devient peut-être « l’œuvre la plus confidente ». Et François Comba de rajouter : « C’était formidable de lire Robbe-Grillet sans rien comprendre. Et maintenant on a des éléments sur sa biographie. Du coup, on peut tout relire et relire autrement. »

« Proust est irrité que quelqu’un
explique son génie »

Ces arguments discréditent un peu la thèse de Proust des deux « moi » : le « moi créateur » qui s’opposerait au « moi social ». Teresa Cremisi propose une alternative, elle se demande si ce « moi créateur », dans l’esprit de Proust, n’est pas quelque chose de plus : « un moi qui est capable de se servir du matériau de la vie de tous les jours (donc du moi social), de le transformer, de le malaxer, de le recréer et d’en faire l’objet de la littérature ». François Comba, lui, compare l’opposition de ces deux « moi » à Docteur Jekyll et M. Hide : « ce qu’on voit dans la vie sociale, c’est M. Hyde, c’est-à-dire que nous sommes tous des monstres avec des manies parfaitement injustifiables, et l’autre “moi” c’est le “moi” du savant, du chercheur, du créateur : de docteur Jekyll. » Cela souligne la vision un peu binaire de Proust. Comment expliquer cette thèse proustienne ? Selon Teresa Cremisi, Proust pourrait peut-être être « irrité que quelqu’un explique son génie. C’est une irritation d’un créateur envers un critique. » François Comba va plus loin : Proust s’oppose à la méthode beuvienne qui s’appuie sur la biographie de l’auteur car il a « une peur bleue d’être démasqué comme homosexuel. »

« Le suffisant lecteur
est un bon lecteur »

Lorsque la table ronde s’oriente sur le travail d’écriture, de lecture, et l’opposition entre écrivain et lecteur, François Comba donne le la : « La littérature est une suite d’exceptions. » Pour écrire, contre la doctrine romantique de l’inspiration, les deux intervenants s’accordent : le travail est essentiel. « L’écriture est un travail manuel : on n’écrit pas des livres dans les hautes sphères », explique Antoine Compagnon, avant de nous inviter à jeter un coup d’œil aux brouillons de Marcel Proust. On y voit en effet des ratures, des ajouts, des marges saturées de notes… Antoine Compagnon explique alors que l’écrivain est également influencé par ses lecteurs, ou l’idée qu’il s’en fait ; ses « suffisants » lecteurs, disaient Montaigne, pour dénoncer leurs interprétations : ils voyaient dans ses Essais plus qu’il n’avait voulu mettre. Mais Antoine Compagnon rectifie le contre-sens : « Le suffisant lecteur de Montaigne est un bon lecteur ». Antoine Compagnon explique : « Lorsqu’on écrit, on vous montre assez souvent que vous dites autre chose que ce que vous croyez avoir dit explicitement. » Et de rajouter : « On est obligé de reconnaître qu’il y avait effectivement autre chose. » Deux postulats procèdent de cette réflexion : l’écrivain n’est donc pas forcément maître de ce qu’il écrit et l’intention de l’écrivain peut être multiple.

« Se laisser faire et travailler »

Alors, comment lire une œuvre ? François Comba nous dit : « Il faut se laisser faire et travailler ». « Se laisse faire » c’est, selon lui, l’idée de se laisser attirer par ces œuvres : « c’est la même chose qu’une histoire d’amitié : il y a 50 personnes dans une salle, on s’ennuie à mourir avec sa coupe de champagne et il y a deux regards qui s’approchent et une amitié commence. » Travailler : pour essayer d’aller au bout. « Une œuvre qui nous interpelle est un gouffre, il faut descendre et on ne trouvera pas. Mais ce n’est pas grave. Tout le bonheur est dans la descente. » Antoine Compagnon dit la même chose, en reprenant les mots de Pascal : « La chasse, non la prise. » Bilan : il faut essayer de comprendre, de saisir un texte, même si la compréhension ultime est impossible, voire impensable. Cette conclusion met comme un terme à l’opposition entre Proust et Sainte-Beuve : l’un voulait comprendre la vie d’un écrivain, éclairée par son œuvre ; l’autre désirait approcher l’œuvre d’un écrivain par sa biographie. Mais rien ne peut être véritablement appréhendé : ni l’écrivain, ni son œuvre. Problème réglé ? Bien sûr que non. À suivre…

Merci encore à Teresa Cremisi, Antoine Compagnon et François Comba pour leur présence, leurs interventions, leurs nombreuses réponses qui ont permis de mieux cerner le débat, de mieux comprendre le thème de la Journée des Auteurs.

Prochaine conférence : « Le philosophe : sa vie versus son œuvre », jeudi 15 octobre à 19h au 28 rue des Saints-Pères en salle H101, en présence de Réjane Sénac.

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