Le philosophie : sa vie versus son œuvre

Cette conférence du 15 octobre s’est concentrée sur l’apport de la philosophie et de la sociologie dans la compréhension du thème de la Journée des Auteurs, « l’écrivain : sa vie versus son œuvre ». Elle s’est plus particulièrement centrée sur la place et la légitimité des « non-frères » dans le champ de la philosophie et de la littérature ; les « non-frères » sont les individus considérés comme « différents » ou, en tous cas « qui ne sont pas considérés comme des semblables au sens d’Arendt. » À titre d’exemple, Réjane Sénac, l’intervenante lors de cette conférence et la créatrice de ce concept, cite les femmes et les « non-blancs ». Selon elle, on ne peut s’interroger sur la frontière vie/œuvre d’un philosophe ou d’un écrivain sans « s’interroger sur la manière dont on juge légitime ou pas une pensée, et comment on la reconnaît comme étant une pensée. » Cette question rejoint celle de la reconnaissance des individus comme des « êtres autonomes, en position d’être acteurs, auteurs, philosophes. »

« L’anti-platonicisme moderne en dit beaucoup plus sur les modernes que sur Platon »

Concernant le lien entre le « qui suis-je » et le « qu’est-ce que je pense » et « comment je pense », Réjane Sénac choisit donc l’opposition qu’elle a créée entre « frères » et « non-frères ». Selon elle, la manière dont on va analyser le contexte d’énonciation d’une théorie ou d’un texte littéraire ne va pas être de la même nature selon si on est frère ou non-frère. Pour les frères, qui sont donc légitimes dans le champ de la pensée, il y a l’existence du fameux « je pense donc je suis », porté par une valeur d’universalité qui caractérise notamment les théories philosophiques et les grands textes littéraires. Le problème qui survient souvent dans l’analyse d’une thèse philosophique ou d’un texte littéraire, c’est le problème de l’anachronisme ; Réjane Sénac donne l’exemple de l’interprétation des théories de Platon qui, selon Karl Popper, auraient servi à l’idéologie nazie. « L’anti-platonicisme moderne en dit beaucoup plus sur les modernes que sur Platon », précise-t-elle.

« Qui pouvaient enfanter les idées ? Ceux qui ne pouvaient pas enfanter au sens propre. »

La place des non-frères dans la pensée se caractérise, selon la politiste, par l’apport du particulier ou du singulier dans une pensée qui se définit « dans les sciences normales comme étant de l’ordre de l’universel. » Elle considère qu’il y a un « angle mort historique qui est que l’on considère que ceux qui ont porté l’universel, donc une forme d’a-temporalité, ont pu le porter car ils peuvent enfanter les idées ». Qui pouvaient enfanter les idées ? Ceux qui ne pouvaient pas enfanter au sens propre. La question de la réception de la pensée selon les conditions sociologiques de ceux qui la créent ne peut donc pas se poser sans la question de la possibilité et de la légitimité d’être auteur, acteur, créateur de pensée.

« Le contexte sert parfois à minorer les
positions idéologiques dissonantes »

Selon Réjane Sénac, le contexte historique est assez souvent utilisé pour « minorer les positions idéologiques de ses auteurs. » On peut dire d’Aristote que ses propos étaient sexistes, puis justifier cela grâce au contexte historique en disant « c’était cinq siècles avant Jésus Christ ! ». Il y a donc une lecture asymétrique : on consacre les pensées des grands philosophes comme a-temporelles et donc indépendants du contexte historique, et on va pourtant se servir de ce contexte pour excuser tout ce qui peut paraître dissonant ou réactionnaire, selon une lecture moderne.

« Faire du problème des femmes un enjeu
plutôt qu’un problème »

Le débat progresse vers les conditions de possibilité d’émergence d’une pensée. Pourquoi y a-t-il si peu de « femmes artistes » ? Réjane Sénac, reprenant le travail de Linda Nochlin, pense qu’il est intéressant de renverser la question : ne pas faire du problème des femmes « un problème de domination », mais plutôt en faire un « enjeu » politique et intellectuel. Les conditions de possibilité d’une pensée ou de la création, comme le dit Virginia Woolf, « sont d’abord des conditions matérielles : il faut une autonomie financière pour pouvoir créer. »

« On peut être féministe et être un homme. »

La principale difficulté est celle de la légitimité de la parole des non-dominés pour déconstruire la domination. Réjane Sénac note une forme de « ruse autour de cette domination, puisque ceux qui sont en mesure de l’analyser sont eux-mêmes des dominants ». Même si on n’est pas concerné, si on ne vit pas la domination, il y a tout de même, selon la politiste, une légitimation critique et politique d’approcher ces phénomènes de domination. Elle ajoute : « on peut être féministe et être un homme. »

« Il y a un brouillage des frontières
dans le champ littéraire »

Pour être en position d’écrire, dans le champ littéraire, les femmes ont souvent été obligées d’être dans le « F to H » (Georges Sand en est un exemple culte) ou dans une écriture « féminine », avec des genres spécifiques, plutôt genrés. Là-dessus, Réjane Sénac réagit : « on peut penser, et je m’en réjouis, qu’on est dans un brouillage des frontières, et on tend vers quelque chose de l’ordre de l’indifférenciation des légitimités de la plume littéraire. » Elle conclue donc sur un « espoir » de remise en cause de « l’égalité sous condition » à travers la littérature, en émettant toutefois quelques réserves.

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