Littérature : Histoire versus fiction

Cette conférence du 28 octobre s’est interrogée sur la frontière entre fiction et Histoire en littérature, et sur les possibles liens qui rassemblent ces deux disciplines apparemment éloignées. Gérard Gengembre, professeur en littérature et spécialiste du roman historique et Françoise Mélonio, professeur en humanités littéraires et en littérature française, ont intervenu ensemble dans le cadre de cette table ronde.

Si la question des liens entre Histoire et littérature se pose c’est que, avant de s’affirmer comme discipline autonome, l’Histoire n’était qu’une sous-discipline de la littérature, comme le montre Madame de Staël, dans De la littérature.

« C’est la littérature qui a fait l’effort de donner la parole à ceux qui ne l’avaient pas »

Le problème de l’histoire, c’est qu’elle se base sur des archives qui ont bien souvent été le monopole des puissants. Il y a donc « tous ceux qui se taisent, qui n’ont pas accès à la parole », nous dit Françoise Mélonio. On peut donc accuser l’Histoire de n’être que « les annales des puissants ». Elle nous explique alors que c’est « par la littérature qu’est passé cet acte de donner la parole à ceux qui ne l’avaient pas. » Ce qui reste un problème aujourd’hui, c’est de raconter « l’histoire impossible » ; c’est la question de Michelle Perrot : « Une Histoire des Femmes est-elle possible ? ». La littérature peut alors s’apparenter à une tentative différente d’écriture de cette Histoire. Gérard Gengembre est d’accord : « C’est dès le XIXe siècle qu’un certain nombre d’auteurs se donne comme projet et comme mission de raconter la vie des humbles. »

« La mémoire est quelque chose de plus conforme à ce qu’est l’entreprise littéraire »

Lorsque le débat se déplace sur la frontière entre mémoire et Histoire et entre mémoire et littérature, Gérard Gengembre tranche : « le rapport entre histoire et mémoire est délicat ; la mémoire est quelque chose de plus conforme à ce qu’est l’entreprise littéraire. » La preuve en est : les romans historiques qui sortent depuis quelques années concernent en majorité les deux guerres mondiales. Ces romans visent à « revisiter la mémoire des guerres », nous explique-t-il. Ce qu’il y a d’intéressant, c’est peut-être la façon dont le devoir de mémoire en littérature se substitue à la mémoire « historique », comme le montrent Gérard Gengembre et Françoise Mélonio : alors que la mémoire de la première guerre mondiale semble s’effriter, le prix Goncourt 2013 est décerné à Pierre Lemaître pour Au revoir Là-haut, un roman qui se passe au lendemain de la guerre 14-18.

« L’uchronie introduit de la fiction au cœur de l’Histoire »

La fiction et l’histoire peuvent se rencontrer, se servir l’une l’autre. L’uchronie, ce genre littéraire qui repose sur la réécriture de l’Histoire suite à la modification d’un évènement passé, est un genre de fiction. Pourtant, nous explique Françoise Mélonio, « c’est une démarche très intéressante pour un historien, car vous rompez avec l’idée de la nécessité. » Beaucoup d’historiens le font ponctuellement, comme François Guizot qui dans Histoire de la civilisation en Europe, se demande si la révolution aurait eu lieu si l’Église avait accepté de se réformer au XVIe siècle. « Aujourd’hui, c’est devenu un exercice académique, notamment dans le monde anglo-saxon », explique Françoise Mélonio. Gérard Gengembre renchérit : « Cette démarche oblige à interroger le statut du hasard dans l’évènement, la place et le rôle de l’individu, que parfois l’Histoire avait tendance à évacuer. Une décision prise au mauvais moment va produire des résultats catastrophiques. » Cette entreprise, par définition fictionnelle, devient donc une méthode d’analyse historique, qui permet de repenser ce qui s’est véritablement passé. « Cela permet de mieux balancer les différents déterminismes. » Gérard Gengembre précise que le romancier passe bien sûr par les mêmes questionnements : « si je fais faire ça à mon personnage, que va-t-il se passer ? ».

« L’imagination du lecteur supplée beaucoup à toutes sortes de détails »

Pour écrire un roman historiquement fondé, il y a un gros travail de documentation qui s’apparente au  travail de l’historien ; la différence survient au travers des mystères de l’Histoire : le romancier aura tendance à combler les « blancs » grâce à son imagination, tandis que l’historien, obligé à une certaine véracité, continuera ses recherches. L’autre avantage du roman, précise Françoise Mélonio, c’est que « l’imagination du lecteur supplée beaucoup à toutes sortes de détails. » On peut prendre l’exemple des coutumes et des habitudes des siècles passés : « vous avez une idée des costumes, mais vous ne savez pas trop comment les gens se déplaçaient, comment ils mangeaient… ». Pourtant, l’auteur a, comme l’historien une obligation de « multiplier les indices de véracité », souligne Gérard Gengembre.

« Il y a toujours une dimension créatrice  dans la réception du texte »

Françoise Mélonio, reprenant la célèbre comparaison de Stendhal qui dit que le roman est un « miroir que l’on promène le long d’un chemin », nous explique que la façon dont l’auteur expose son œuvre induit un mode de lecture. Cependant, ce que l’auteur propose comme mode de lecture « n’est pas nécessairement ce qu’est l’attitude du lecteur ». En effet, la façon de lire une œuvre dépend de plusieurs facteurs : des individus, des modes d’enseignements, des époques et plus généralement des situations historiques. Aujourd’hui, grâce aux médias, les auteurs sont plus exposés au grand public et la question du biais imposé à la lecture peut se poser. Cela rejoint le thème de la Journée des Auteurs, et une question en particulier : doit-on connaître l’auteur afin de comprendre son œuvre ? Cette question se décline ici : connaître l’auteur influe-t-il sur la façon dont on lit son œuvre ? La réponse de Françoise Mélonio : « Ce n’est pas parce que la personne de l’écrivain est exposée que cela va déterminer le mode de lecture de son ouvrage. » Cela a évolué à la suite de la démocratisation et la diffusion en masse du livre : « au XVIIIe, on écrivait pour des gens qu’on connaissait, on était dans un système de salon ; au XIXe, c’est beaucoup moins vrai. » Aujourd’hui, on a atteint un degrés de médiatisation très élevé, mais « c’est quand même à travers [notre] expérience de lecteur que [nous] arrivons à lire ce livre particulier. »

« L’imprégnation historique de la littérature contemporaine est tout à fait considérable »

Françoise Mélonio et Gérard Gengembre s’accordent pour dire que le roman policier est un des genres les plus riches et les plus intéressants : « les enjeux de la société sont très bien inscrits dans les intrigues policières » précise Gérard Gengembre. Plus généralement, plusieurs productions variées sont fortement imprégnés de l’Histoire, comme la bande-dessinée et le cinéma.

« Le caractère pittoresque, ce n’est pas dramatique. »

On peut se poser la question du danger de la fiction historique qui viendrait fragiliser la vérité historique et l’Histoire. Gérard Gengembre récuse ce risque : « le caractère plus pittoresque des romans historiques face à l’analyse historique, ce n’est pas dramatique. » Françoise Mélonio va plus loin : « c’est à travers ce goût du pittoresque qu’on découvre un autre monde. » Autrement dit, la littérature peut mener à l’Histoire, l’Histoire à la littérature, et l’on peut s’en réjouir !

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