ANNULATION

« La chair est triste,
hélas! et j’ai lu tous les livres »

Suite aux récentes attaques parisiennes, la direction de Sciences Po a décidé d’annuler tous les événements qui devaient avoir lieu cette semaine pour des raisons de sécurité et par respect à l’égard des victimes. Nous sommes donc au regret de vous informer de l’annulation de notre Journée des Auteurs.

« on ne peut plus vivre sans poésie,
couleur, ni amour »

Notre équipe est actuellement en plein réflexion et discussion avec l’administration de Sciences Po pour envisager un éventuel report de notre salon littéraire au second semestre de l’année scolaire. Nous espérons ainsi revenir vers vous dans les prochaines semaines.
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Nous tenions enfin à remercier sincèrement tous ceux qui nous ont soutenu dans l’organisation de cette Journée des Auteurs : l’ensemble des auteurs et des éditeurs, la Direction de la Vie Universitaire de Sciences Po, la bibliothèque de Sciences Po, les étudiants, les intervenants lors des conférences organisées en amont, l’ensemble de nos partenaires, les donateurs, la librairie Albin Michel, le Bureau des Arts, bien sûr, et enfin, notre marraine, Teresa Cremisi.
L’équipe de la JdA

Littérature : Histoire versus fiction

Cette conférence du 28 octobre s’est interrogée sur la frontière entre fiction et Histoire en littérature, et sur les possibles liens qui rassemblent ces deux disciplines apparemment éloignées. Gérard Gengembre, professeur en littérature et spécialiste du roman historique et Françoise Mélonio, professeur en humanités littéraires et en littérature française, ont intervenu ensemble dans le cadre de cette table ronde.

Si la question des liens entre Histoire et littérature se pose c’est que, avant de s’affirmer comme discipline autonome, l’Histoire n’était qu’une sous-discipline de la littérature, comme le montre Madame de Staël, dans De la littérature.

« C’est la littérature qui a fait l’effort de donner la parole à ceux qui ne l’avaient pas »

Le problème de l’histoire, c’est qu’elle se base sur des archives qui ont bien souvent été le monopole des puissants. Il y a donc « tous ceux qui se taisent, qui n’ont pas accès à la parole », nous dit Françoise Mélonio. On peut donc accuser l’Histoire de n’être que « les annales des puissants ». Elle nous explique alors que c’est « par la littérature qu’est passé cet acte de donner la parole à ceux qui ne l’avaient pas. » Ce qui reste un problème aujourd’hui, c’est de raconter « l’histoire impossible » ; c’est la question de Michelle Perrot : « Une Histoire des Femmes est-elle possible ? ». La littérature peut alors s’apparenter à une tentative différente d’écriture de cette Histoire. Gérard Gengembre est d’accord : « C’est dès le XIXe siècle qu’un certain nombre d’auteurs se donne comme projet et comme mission de raconter la vie des humbles. »

« La mémoire est quelque chose de plus conforme à ce qu’est l’entreprise littéraire »

Lorsque le débat se déplace sur la frontière entre mémoire et Histoire et entre mémoire et littérature, Gérard Gengembre tranche : « le rapport entre histoire et mémoire est délicat ; la mémoire est quelque chose de plus conforme à ce qu’est l’entreprise littéraire. » La preuve en est : les romans historiques qui sortent depuis quelques années concernent en majorité les deux guerres mondiales. Ces romans visent à « revisiter la mémoire des guerres », nous explique-t-il. Ce qu’il y a d’intéressant, c’est peut-être la façon dont le devoir de mémoire en littérature se substitue à la mémoire « historique », comme le montrent Gérard Gengembre et Françoise Mélonio : alors que la mémoire de la première guerre mondiale semble s’effriter, le prix Goncourt 2013 est décerné à Pierre Lemaître pour Au revoir Là-haut, un roman qui se passe au lendemain de la guerre 14-18.

« L’uchronie introduit de la fiction au cœur de l’Histoire »

La fiction et l’histoire peuvent se rencontrer, se servir l’une l’autre. L’uchronie, ce genre littéraire qui repose sur la réécriture de l’Histoire suite à la modification d’un évènement passé, est un genre de fiction. Pourtant, nous explique Françoise Mélonio, « c’est une démarche très intéressante pour un historien, car vous rompez avec l’idée de la nécessité. » Beaucoup d’historiens le font ponctuellement, comme François Guizot qui dans Histoire de la civilisation en Europe, se demande si la révolution aurait eu lieu si l’Église avait accepté de se réformer au XVIe siècle. « Aujourd’hui, c’est devenu un exercice académique, notamment dans le monde anglo-saxon », explique Françoise Mélonio. Gérard Gengembre renchérit : « Cette démarche oblige à interroger le statut du hasard dans l’évènement, la place et le rôle de l’individu, que parfois l’Histoire avait tendance à évacuer. Une décision prise au mauvais moment va produire des résultats catastrophiques. » Cette entreprise, par définition fictionnelle, devient donc une méthode d’analyse historique, qui permet de repenser ce qui s’est véritablement passé. « Cela permet de mieux balancer les différents déterminismes. » Gérard Gengembre précise que le romancier passe bien sûr par les mêmes questionnements : « si je fais faire ça à mon personnage, que va-t-il se passer ? ».

« L’imagination du lecteur supplée beaucoup à toutes sortes de détails »

Pour écrire un roman historiquement fondé, il y a un gros travail de documentation qui s’apparente au  travail de l’historien ; la différence survient au travers des mystères de l’Histoire : le romancier aura tendance à combler les « blancs » grâce à son imagination, tandis que l’historien, obligé à une certaine véracité, continuera ses recherches. L’autre avantage du roman, précise Françoise Mélonio, c’est que « l’imagination du lecteur supplée beaucoup à toutes sortes de détails. » On peut prendre l’exemple des coutumes et des habitudes des siècles passés : « vous avez une idée des costumes, mais vous ne savez pas trop comment les gens se déplaçaient, comment ils mangeaient… ». Pourtant, l’auteur a, comme l’historien une obligation de « multiplier les indices de véracité », souligne Gérard Gengembre.

« Il y a toujours une dimension créatrice  dans la réception du texte »

Françoise Mélonio, reprenant la célèbre comparaison de Stendhal qui dit que le roman est un « miroir que l’on promène le long d’un chemin », nous explique que la façon dont l’auteur expose son œuvre induit un mode de lecture. Cependant, ce que l’auteur propose comme mode de lecture « n’est pas nécessairement ce qu’est l’attitude du lecteur ». En effet, la façon de lire une œuvre dépend de plusieurs facteurs : des individus, des modes d’enseignements, des époques et plus généralement des situations historiques. Aujourd’hui, grâce aux médias, les auteurs sont plus exposés au grand public et la question du biais imposé à la lecture peut se poser. Cela rejoint le thème de la Journée des Auteurs, et une question en particulier : doit-on connaître l’auteur afin de comprendre son œuvre ? Cette question se décline ici : connaître l’auteur influe-t-il sur la façon dont on lit son œuvre ? La réponse de Françoise Mélonio : « Ce n’est pas parce que la personne de l’écrivain est exposée que cela va déterminer le mode de lecture de son ouvrage. » Cela a évolué à la suite de la démocratisation et la diffusion en masse du livre : « au XVIIIe, on écrivait pour des gens qu’on connaissait, on était dans un système de salon ; au XIXe, c’est beaucoup moins vrai. » Aujourd’hui, on a atteint un degrés de médiatisation très élevé, mais « c’est quand même à travers [notre] expérience de lecteur que [nous] arrivons à lire ce livre particulier. »

« L’imprégnation historique de la littérature contemporaine est tout à fait considérable »

Françoise Mélonio et Gérard Gengembre s’accordent pour dire que le roman policier est un des genres les plus riches et les plus intéressants : « les enjeux de la société sont très bien inscrits dans les intrigues policières » précise Gérard Gengembre. Plus généralement, plusieurs productions variées sont fortement imprégnés de l’Histoire, comme la bande-dessinée et le cinéma.

« Le caractère pittoresque, ce n’est pas dramatique. »

On peut se poser la question du danger de la fiction historique qui viendrait fragiliser la vérité historique et l’Histoire. Gérard Gengembre récuse ce risque : « le caractère plus pittoresque des romans historiques face à l’analyse historique, ce n’est pas dramatique. » Françoise Mélonio va plus loin : « c’est à travers ce goût du pittoresque qu’on découvre un autre monde. » Autrement dit, la littérature peut mener à l’Histoire, l’Histoire à la littérature, et l’on peut s’en réjouir !

La conférence : J’ai choisi d’être un MC

ÉVÈNEMENT TERMINÉ. Un grand merci aux participants.

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Lundi 9 novembre, de 19h15 à 21h, en amphithéâtre Émile Boutmy (27 rue Saint-Guillaume).

GRATUIT ET OUVERT À TOUSaffiche rap

Pour s’inscrire, deux options :
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Pour les externes à Sciences Po, cliquer ici.

L’équipe de la Journée des Auteurs a le plaisir d’ouvrir les grandes portes de Boutmy pour accueillir le Rap et ses artistes en ce lundi 9 Novembre de 19h15 à 21h. Pourquoi j’ai choisi d’être un MC ?

Lors d’une table ronde introduite par Nasty, grande figure de la culture Hip Hop en France, danseur, chorégraphe, maître de conférence et professeur de l’histoire du Hip Hop à la Juste Debout School, nous nous interrogerons dans le cadre de notre thématique “L’auteur : sa vie versus son oeuvre”, sur le choix du rap dans la vie d’un auteur, et l’influence de son milieu social/spatial sur son écriture. Pour cela, nous avons le plaisir de recevoir les artistes :

_ Dooz Kawa, rappeur de Strasbourg qui a créé le crew T-Kaï Cee et travaillé notamment avec les prodiges de la guitare manouche tels que Biréli Lagrène et Mito Loeffler ou encore le swingman Mandino Reinhardt

_ Zoxea, rappeur de Boulogne qui a créé le groupe des Sages Poètes de la Rue, le label et la structure Beat 2 Boul (qui a permit notamment à faire connaître Booba, Ali, Lim, Salif etc.), il a rejoint le collectif de Kool Shen IV My People et tourné avec NTM avant d’entreprendre une carrière solo où il signe des featuring avec Fonky Family ou encore Busta Flex

_ Georgio, artiste solo de la nouvelle vague des jeunes rappeurs, a la particularité d’avoir été produit grâce à son public par un système de financement participatif, son premier album Bleu Noir vient de sortir

_ Kadaz, actif depuis une vingtaine d’année et désormais en carrière solo dans le milieu hip-hop, est l’un des pionniers du rap strasbourgeois et a tutoyé les sommets du rap Français avec son groupe La Mixture

_ Hippocampe Fou, rappeur celeste, est un amoureux des images, des rythmes et des mots qui propose des textes visuels originaux afin d’éveiller l’imagination des gens tout en les invitant à la réflexion, son album Celeste vient de sortir.

Nous aurons également la participation de Thomas Guénolé, politologue et enseignant à Sciences Po Paris qui a participé à démystifier la banlieue dans son ouvrage Les jeunes de banlieue mangent-ils les enfans ?

La Littérature : Histoire versus fiction

ÉVÈNEMENT TERMINÉ. Un grand merci aux participants. Vous pouvez lire le compte rendu de la conférence ici, ou consulter les photographies de l’évènement ici.

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Mercredi 28 octobre, de 17h à 19h au 13 rue de l’Université, amphithéâtre Érignac

GRATUIT ET OUVERT A TOUS

Pour s’inscrire :

EXTERNES : cliquer ici.

INTERNES : cliquer ici.

Avec :

Gérard Gengembre, professeur des universités en Lettres modernes, spécialiste du roman historique et de la littérature du XIXeme siècle.

Françoise Mélonio, professeur des universités en Humanités Littéraire, spécialiste de l’Histoire des idées politiques au XIXème siècle.

affiche conf littérature

Alors que Balzac se présentait comme « historien des mœurs » à travers son oeuvre colossale de « la Comédie Humaine », cette conférence préparatoire à la Journée des Auteurs se propose d’interroger la frontière poreuse entre fiction et Histoire. Une oeuvre littéraire, lorsque des artistes comme Balzac, Stendhal ou Hugo écrivent sur leur temps, peut- elle se substituer à un ouvrage historique ? Les deux champs peuvent-ils se compléter, s’enrichir ou bien se desservir ? Quelle valeur enfin accorder aux romans dits « historiques », aussi bien ceux produits par les plus grands auteurs classiques que ceux appartenant à la littérature jeunesse très présents dans les classes de primaire et collège ? La question se pose également de savoir si un écrivain peut être historien, et si sa biographie peut contribuer à la compréhension de son œuvre

Le philosophie : sa vie versus son œuvre

Cette conférence du 15 octobre s’est concentrée sur l’apport de la philosophie et de la sociologie dans la compréhension du thème de la Journée des Auteurs, « l’écrivain : sa vie versus son œuvre ». Elle s’est plus particulièrement centrée sur la place et la légitimité des « non-frères » dans le champ de la philosophie et de la littérature ; les « non-frères » sont les individus considérés comme « différents » ou, en tous cas « qui ne sont pas considérés comme des semblables au sens d’Arendt. » À titre d’exemple, Réjane Sénac, l’intervenante lors de cette conférence et la créatrice de ce concept, cite les femmes et les « non-blancs ». Selon elle, on ne peut s’interroger sur la frontière vie/œuvre d’un philosophe ou d’un écrivain sans « s’interroger sur la manière dont on juge légitime ou pas une pensée, et comment on la reconnaît comme étant une pensée. » Cette question rejoint celle de la reconnaissance des individus comme des « êtres autonomes, en position d’être acteurs, auteurs, philosophes. »

« L’anti-platonicisme moderne en dit beaucoup plus sur les modernes que sur Platon »

Concernant le lien entre le « qui suis-je » et le « qu’est-ce que je pense » et « comment je pense », Réjane Sénac choisit donc l’opposition qu’elle a créée entre « frères » et « non-frères ». Selon elle, la manière dont on va analyser le contexte d’énonciation d’une théorie ou d’un texte littéraire ne va pas être de la même nature selon si on est frère ou non-frère. Pour les frères, qui sont donc légitimes dans le champ de la pensée, il y a l’existence du fameux « je pense donc je suis », porté par une valeur d’universalité qui caractérise notamment les théories philosophiques et les grands textes littéraires. Le problème qui survient souvent dans l’analyse d’une thèse philosophique ou d’un texte littéraire, c’est le problème de l’anachronisme ; Réjane Sénac donne l’exemple de l’interprétation des théories de Platon qui, selon Karl Popper, auraient servi à l’idéologie nazie. « L’anti-platonicisme moderne en dit beaucoup plus sur les modernes que sur Platon », précise-t-elle.

« Qui pouvaient enfanter les idées ? Ceux qui ne pouvaient pas enfanter au sens propre. »

La place des non-frères dans la pensée se caractérise, selon la politiste, par l’apport du particulier ou du singulier dans une pensée qui se définit « dans les sciences normales comme étant de l’ordre de l’universel. » Elle considère qu’il y a un « angle mort historique qui est que l’on considère que ceux qui ont porté l’universel, donc une forme d’a-temporalité, ont pu le porter car ils peuvent enfanter les idées ». Qui pouvaient enfanter les idées ? Ceux qui ne pouvaient pas enfanter au sens propre. La question de la réception de la pensée selon les conditions sociologiques de ceux qui la créent ne peut donc pas se poser sans la question de la possibilité et de la légitimité d’être auteur, acteur, créateur de pensée.

« Le contexte sert parfois à minorer les
positions idéologiques dissonantes »

Selon Réjane Sénac, le contexte historique est assez souvent utilisé pour « minorer les positions idéologiques de ses auteurs. » On peut dire d’Aristote que ses propos étaient sexistes, puis justifier cela grâce au contexte historique en disant « c’était cinq siècles avant Jésus Christ ! ». Il y a donc une lecture asymétrique : on consacre les pensées des grands philosophes comme a-temporelles et donc indépendants du contexte historique, et on va pourtant se servir de ce contexte pour excuser tout ce qui peut paraître dissonant ou réactionnaire, selon une lecture moderne.

« Faire du problème des femmes un enjeu
plutôt qu’un problème »

Le débat progresse vers les conditions de possibilité d’émergence d’une pensée. Pourquoi y a-t-il si peu de « femmes artistes » ? Réjane Sénac, reprenant le travail de Linda Nochlin, pense qu’il est intéressant de renverser la question : ne pas faire du problème des femmes « un problème de domination », mais plutôt en faire un « enjeu » politique et intellectuel. Les conditions de possibilité d’une pensée ou de la création, comme le dit Virginia Woolf, « sont d’abord des conditions matérielles : il faut une autonomie financière pour pouvoir créer. »

« On peut être féministe et être un homme. »

La principale difficulté est celle de la légitimité de la parole des non-dominés pour déconstruire la domination. Réjane Sénac note une forme de « ruse autour de cette domination, puisque ceux qui sont en mesure de l’analyser sont eux-mêmes des dominants ». Même si on n’est pas concerné, si on ne vit pas la domination, il y a tout de même, selon la politiste, une légitimation critique et politique d’approcher ces phénomènes de domination. Elle ajoute : « on peut être féministe et être un homme. »

« Il y a un brouillage des frontières
dans le champ littéraire »

Pour être en position d’écrire, dans le champ littéraire, les femmes ont souvent été obligées d’être dans le « F to H » (Georges Sand en est un exemple culte) ou dans une écriture « féminine », avec des genres spécifiques, plutôt genrés. Là-dessus, Réjane Sénac réagit : « on peut penser, et je m’en réjouis, qu’on est dans un brouillage des frontières, et on tend vers quelque chose de l’ordre de l’indifférenciation des légitimités de la plume littéraire. » Elle conclue donc sur un « espoir » de remise en cause de « l’égalité sous condition » à travers la littérature, en émettant toutefois quelques réserves.

L’écrivain : sa vie versus son œuvre

La table ronde introductive du 6 octobre 2015 a permis d’avancer et de mieux comprendre le débat Proust-Sainte-Beuve. Alors qu’Antoine Compagnon et François Comba intervenaient lors de cette table ronde, de nombreux arguments ont été avancés en faveur de la thèse beuvienne.

« L’âge de la recherche
patiente et passionnée »

Antoine Compagnon annonce au début de la table ronde : « On est tous un peu beuvien. Un texte n’est pas anonyme. » Il ajoute : « « Dès qu’on a un peu d’attention à la couverture du livre, au nom de l’auteur, on est beuvien. » L’auteur semble alors proche de l’œuvre et, avec Sainte-Beuve, paraît pouvoir éclairer l’œuvre et surtout l’étude de la création littéraire. François Comba approuve : « Proust écrase Sainte-Beuve mais Sainte-Beuve résiste. En prenant une méthode de lecture, il dit quelque chose de révolutionnaire : la lecture sort de l’âge, de la délectation pour rentrer dans un âge autre de la recherche patiente et passionnée. » Antoine Compagnon renchérit en disant qu’à une première lecture, on n’est pas trop beuvien : c’est à la seconde lecture qu’on a envie « d’en savoir plus. »

« La justification de la méthode
beuvienne c’est on ne sait jamais »

Selon François Comba, Sainte-Beuve a tout simplement fondé la critique en France. Qu’est-ce qui justifierait alors une méthode qui analyse les habitudes, le quotidien, les relations, la richesse et la religion d’un auteur, pour expliquer ce qu’il écrit ? La réponse de François Comba est incontestable : « La justification de la méthode beuvienne est : on ne sait jamais. » Toutes les méthodes sont bonnes pour éclairer un texte et peut-être que la biographie de l’œuvre peut permettre un lecteur de mieux comprendre ce qu’il lit. L’exemple de François Comba détonne : La Maison de rendez-vous d’Alain Robbe-Grillet paraît en 1965 ; on y lit une phrase somptueuse : « La chair des femmes a toujours occupé, sans doute, une grande place dans mes rêves ». Bien plus tard, en 2004, sa femme, Catherine Robbe-Grillet publie Jeune mariée, son journal, avec le total accord d’Alain Robbe-Grillet ; on y apprend qu’il était impuissant. Et soudain, la phrase de l’incipit de La Maison de rendez-vous prend une nouvelle dimension. L’œuvre qui était passée dans les années 1950 pour « la plus impersonnelle qui soit » devient peut-être « l’œuvre la plus confidente ». Et François Comba de rajouter : « C’était formidable de lire Robbe-Grillet sans rien comprendre. Et maintenant on a des éléments sur sa biographie. Du coup, on peut tout relire et relire autrement. »

« Proust est irrité que quelqu’un
explique son génie »

Ces arguments discréditent un peu la thèse de Proust des deux « moi » : le « moi créateur » qui s’opposerait au « moi social ». Teresa Cremisi propose une alternative, elle se demande si ce « moi créateur », dans l’esprit de Proust, n’est pas quelque chose de plus : « un moi qui est capable de se servir du matériau de la vie de tous les jours (donc du moi social), de le transformer, de le malaxer, de le recréer et d’en faire l’objet de la littérature ». François Comba, lui, compare l’opposition de ces deux « moi » à Docteur Jekyll et M. Hide : « ce qu’on voit dans la vie sociale, c’est M. Hyde, c’est-à-dire que nous sommes tous des monstres avec des manies parfaitement injustifiables, et l’autre “moi” c’est le “moi” du savant, du chercheur, du créateur : de docteur Jekyll. » Cela souligne la vision un peu binaire de Proust. Comment expliquer cette thèse proustienne ? Selon Teresa Cremisi, Proust pourrait peut-être être « irrité que quelqu’un explique son génie. C’est une irritation d’un créateur envers un critique. » François Comba va plus loin : Proust s’oppose à la méthode beuvienne qui s’appuie sur la biographie de l’auteur car il a « une peur bleue d’être démasqué comme homosexuel. »

« Le suffisant lecteur
est un bon lecteur »

Lorsque la table ronde s’oriente sur le travail d’écriture, de lecture, et l’opposition entre écrivain et lecteur, François Comba donne le la : « La littérature est une suite d’exceptions. » Pour écrire, contre la doctrine romantique de l’inspiration, les deux intervenants s’accordent : le travail est essentiel. « L’écriture est un travail manuel : on n’écrit pas des livres dans les hautes sphères », explique Antoine Compagnon, avant de nous inviter à jeter un coup d’œil aux brouillons de Marcel Proust. On y voit en effet des ratures, des ajouts, des marges saturées de notes… Antoine Compagnon explique alors que l’écrivain est également influencé par ses lecteurs, ou l’idée qu’il s’en fait ; ses « suffisants » lecteurs, disaient Montaigne, pour dénoncer leurs interprétations : ils voyaient dans ses Essais plus qu’il n’avait voulu mettre. Mais Antoine Compagnon rectifie le contre-sens : « Le suffisant lecteur de Montaigne est un bon lecteur ». Antoine Compagnon explique : « Lorsqu’on écrit, on vous montre assez souvent que vous dites autre chose que ce que vous croyez avoir dit explicitement. » Et de rajouter : « On est obligé de reconnaître qu’il y avait effectivement autre chose. » Deux postulats procèdent de cette réflexion : l’écrivain n’est donc pas forcément maître de ce qu’il écrit et l’intention de l’écrivain peut être multiple.

« Se laisser faire et travailler »

Alors, comment lire une œuvre ? François Comba nous dit : « Il faut se laisser faire et travailler ». « Se laisse faire » c’est, selon lui, l’idée de se laisser attirer par ces œuvres : « c’est la même chose qu’une histoire d’amitié : il y a 50 personnes dans une salle, on s’ennuie à mourir avec sa coupe de champagne et il y a deux regards qui s’approchent et une amitié commence. » Travailler : pour essayer d’aller au bout. « Une œuvre qui nous interpelle est un gouffre, il faut descendre et on ne trouvera pas. Mais ce n’est pas grave. Tout le bonheur est dans la descente. » Antoine Compagnon dit la même chose, en reprenant les mots de Pascal : « La chasse, non la prise. » Bilan : il faut essayer de comprendre, de saisir un texte, même si la compréhension ultime est impossible, voire impensable. Cette conclusion met comme un terme à l’opposition entre Proust et Sainte-Beuve : l’un voulait comprendre la vie d’un écrivain, éclairée par son œuvre ; l’autre désirait approcher l’œuvre d’un écrivain par sa biographie. Mais rien ne peut être véritablement appréhendé : ni l’écrivain, ni son œuvre. Problème réglé ? Bien sûr que non. À suivre…

Merci encore à Teresa Cremisi, Antoine Compagnon et François Comba pour leur présence, leurs interventions, leurs nombreuses réponses qui ont permis de mieux cerner le débat, de mieux comprendre le thème de la Journée des Auteurs.

Prochaine conférence : « Le philosophe : sa vie versus son œuvre », jeudi 15 octobre à 19h au 28 rue des Saints-Pères en salle H101, en présence de Réjane Sénac.